03.12.2020

Valéry Giscard d’Estaing, le président des seventies

RÉCIT

Ces années-là, les « Bronzés » partent au ski et la « socio » est tendance. A l’Elysée, un chef de l’Etat d’un nouveau genre cherche alors à charmer la jeunesse et les femmes. Il est mort mercredi à l’âge de 94 ans des suites du Covid-19.

Ce sont les dernières années d’insouciance, mais les Français ne le savent pas encore. Sur les images, un peu avant son élection, Valéry Giscard d’Estaing, mort mercredi 2 décembre à l’âge de 94 ans, porte un col roulé et des pantalons de velours pattes d’ef et se fait photographier en fuseau à Courchevel (Savoie). Bientôt, la France se pliera en quatre de rire devant Les bronzés font du ski. Même s’il a terminé son mandat caricaturé en Louis XV, avec un taux de chômage doublé en sept ans, ce président-là est d’abord celui des seventies, années bénies où tout semble encore possible.

Les intellectuels du moment s’appellent Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Lacan. Ils ont une influence jusque dans les universités américaines, où l’on n’a jamais vu autant de Français tenir le haut du pavé. A Paris, le couple Sartre-Beauvoir reçoit chaque semaine des journalistes du monde entier qui viennent là comme en pèlerinage.

Evidemment, ces « intellos », comme on dit désormais, sont presque tous de gauche, hormis Raymond Aron et Jean-François Revel. Même lorsque L’Archipel du goulag, d’Alexandre Soljenitsyne, publié entre 1974 et 1976, provoque un choc immense avec sa description implacable des camps soviétiques, les « nouveaux philosophes », qui viennent à l’invitation de Bernard Pivot sur le plateau d’« Apostrophes » dénoncer la barbarie totalitaire, se réclament de la gauche.

Le nouveau président quadragénaire cherche tout de même à les séduire, comme il tente de charmer la jeunesse, les femmes, les progressistes, bien conscient que son élection est aussi le produit de ce Mai 68 qui continue de faire souffler sur la société son vent frais de modernité. Dans les universités françaises, la « socio » est tendance et l’on y étudie La Société du spectacle, de Guy Debord. Les jeunes gens de la bourgeoisie qui veulent gagner de l’argent sans ressembler à leurs parents s’engouffrent dans les agences de publicité, fournissant sa matière première à Gérard Lauzier, le meilleur dessinateur des années Giscard.

Une image « relookée »

Les Français savent-ils vraiment qu’à l’Elysée le président lui-même reçoit des experts de tout poil qui se piquent d’analyser les mutations françaises ? Pour sa campagne victorieuse, en 1974, une équipe de communicants a bouleversé son image. Il s’en est fallu d’un peu plus de 400 000 voix pour battre François Mitterrand, mais, désormais, les « saltimbanques » qui ont « relooké » l’ancien ministre des finances ont leurs entrées à l’Elysée.

Mai 68 a eu raison du « père de Gaulle », mais maintenant c’est dans les familles que les jeunes veulent renverser la figure paternelle

Le cerveau giscardien a été façonné par Polytechnique, mais il se sent une âme plus sophistiquée, s’intéresse aux tendances en vogue, et notamment à la psychanalyse. La rumeur assure qu’il en suit une lui-même ? Il laisse courir le bruit. Après sa démission de Matignon, en 1976, Jacques Chirac clamera partout que c’est bien la preuve que le président est « tordu ». Mais, au sein du gouvernement, la journaliste Françoise Giroud, qui a accepté le secrétariat aux droits des femmes puis celui de la culture, assure que son analyse avec Lacan lui a « sauvé la vie ».

L’individu triomphe partout. Mai 68 a eu raison du « père de Gaulle », mais maintenant c’est dans les familles que les jeunes veulent renverser la figure paternelle. Ils écoutent du rock, portent les cheveux longs. Parfois, ils prennent les chemins de Katmandou ou choisissent de vivre en communauté. On admet que chacun revendique sa liberté. Les femmes, surtout, sont sorties des cuisines où elles se sentaient reléguées. Leurs rapports avec les hommes sont en plein bouleversement.

Nouvelle cuisine

Sur les écrans, Claude Sautet met en scène Rosalie, belle comme Romy Schneider, qui hésite entre César et David et fini par les quitter tous les deux. Giscard, lui, a instauré le divorce par consentement mutuel, chargé Simone Veil de porter la réforme autorisant l’avortement et imposé le remboursement de la pilule contraceptive par la Sécurité sociale.

Le 31 décembre 1975, Giscard présente ses premiers vœux présidentiels aux côtés de son épouse, Anne-Aymone, lui donnant soudain un rôle officiel qui a terrifié la malheureuse. La scène lui a valu d’être moqué par les chansonniers du « Petit Rapporteur », de Jacques Martin, qui, depuis janvier 1975, tous les dimanches à l’heure du déjeuner, amuse les Français sur la première chaîne de télévision publique dont le président a fait exploser le vieux carcan de l’ORTF.

Giscard voudrait tellement être de son époque ! A l’Elysée, il a réclamé qu’on serve des mets plus légers, dans la lignée de cette « nouvelle cuisine » portée aux nues par le duo de critiques médiatiques Gault et Millau. La France prétend encore être à l’avant-garde de la modernité. Même lorsque le premier, puis le deuxième choc pétrolier viennent menacer sa bonne santé économique, elle proclame avec orgueil que, si elle « n’a pas de pétrole, elle a des idées ».

En 1974, l’élection présidentielle a compté dans ses rangs René Dumont, premier candidat écologiste, mais le pays s’enorgueillit de ses centrales nucléaires. La fierté et l’arrogance sont des caractéristiques nationales. Les Français n’ont pas encore plongé dans ce pessimisme et cette haine de soi qui mineront leurs années 2000.

La crise économique pointe partout, cependant, mais l’Europe a encore le vent en poupe. Le soir, les journaux télévisés soulignent la bonne entente du chef de l’Etat et de son « ami » le chancelier allemand Helmut Schmidt. En 1979, superbe victoire sur les déchirements de la seconde guerre mondiale, Simone Veil, ancienne déportée des camps nazis, est devenue la première présidente du Parlement européen. Jean-Marie Le Pen a bien lancé, en 1972, le Front national, mais jamais son parti n’a dépassé les 3 % ou 4 %. L’immigration et le regroupement familial ne sont pas discutés. Sur les scènes de music-hall, le beauf raciste campé par Coluche fait un tabac…

Même lorsque la politique giscardienne énerve les ouvriers ou les agriculteurs, le pays reste encore plein d’espoir. On peut bien contester ce président qui, peu à peu, s’est coupé des réalités en s’enfermant à l’Elysée, l’alternance est une possibilité réconfortante. On est de droite ou de gauche et personne n’oserait dire que les deux camps peuvent dresser entre eux des passerelles. Le 19 avril 1980, 50 000 personnes ont accompagné jusqu’au cimetière du Montparnasse le cercueil de Jean-Paul Sartre. Un an plus tard, le 10 mai 1981, Giscard est battu par un Mitterrand de dix ans son aîné. Le premier ne se remettra jamais tout à fait d’avoir cessé, ce jour-là, de coller à la modernité.

(Par Raphaëlle Bacqué, journaliste. Article publié dans le quotidien Le Monde)
>> https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/12/02/giscard-le-president-des-seventies_6061971_3382.html)

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