12.06.2019

Philippe Vigier : "Nous nous abstiendrons majoritairement sur ce vote de confiance."

Après le discours de politique générale du Premier ministre Édouard Philippe, Philippe Vigier, en sa qualité de Président du groupe parlementaire Libertés et Territoires, a pris la parole au perchoir. En attente des actes de la part du gouvernement pour répondre aux crises sociales, territoriales et écologiques auxquelles la France fait face, son groupe s'est abstenu sur le vote de confiance.

(Seul le prononcé fait foi)

"Monsieur le Premier ministre, Vous l’avez-vous-même reconnu : l’Assemblée nationale n’est aujourd’hui plus la même que celle devant laquelle vous aviez prononcé votre première déclaration de politique générale. Qu’ils soient élus pour la première fois ou non, les députés auxquels vous vous êtes adressés aujourd’hui n’ont plus le droit d’ignorer la désespérance et la défiance dans laquelle est plongée toute une partie de la France.

La crise des gilets jaunes, qui dure depuis plusieurs mois, nous interpelle tous et exige d’apporter des réponses fortes et inédites pour la vie quotidienne des Français. Qu’ils appartiennent ou non à la majorité, les députés auxquels vous vous êtes adressés sont profondément marqués par le résultat des élections européennes. Dans leur immense majorité, ils ne peuvent se résoudre à accepter que le Front National soit devenu le premier parti de France et qu’il soit aujourd’hui aux portes du pouvoir.

Sans doute ont-ils encore en tête les mots prononcés par le président de la République, le soir de sa victoire en 2017 : « Je ferai tout, durant les cinq années qui viennent, pour que celles et ceux qui ont voté pour Marine Le Pen n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Ils savent tous, en leur for intérieur, que ce chemin sera long, que l’emprunter exige de sortir du confort et des lâchetés dans lesquels tombe trop souvent une opposition, que l’emprunter exige aussi de se garder des certitudes et du piège de l’arrogance qui guette toute majorité.

Enfin, monsieur le Premier ministre, vous avez face à vous 18 femmes et hommes libres qui, forts de ces constats, ont fait le choix de se rassembler au sein du groupe Libertés et Territoires. Ils n’ont qu’une boussole – la réussite de la France, sans laisser personne ni aucun territoire sur le bord du chemin – et portent devant vous depuis 9 mois une exigence : celle de répondre à l’urgence territoriale, sociale et écologique à laquelle la France est confrontée. Pour cela, nous ne sommes pas demeurés dans l’incantation ou les commentaires. Nous l’avons fait en prenant part au grand débat national, dans chacun des territoires de France et ce même jusque dans l’hémisphère sud ou avec les Français de l’étranger.

Nous l’avons fait en répondant aux questions posées par le président de la République dans sa lettre aux Français. Nous l’avons aussi fait avec Sylvia Pinel et Jean-Félix Acquaviva, avec 50 propositions qui permettraient à nos territoires d’être plus forts et plus autonomes, propositions que je vous ai adressées, monsieur le Premier ministre. Avons-nous enfin été écoutés ? J’en ai la conviction, au regard des annonces formulées par le président de la République à l’issue du grand débat national, que vous venez d’exposer. Cette écoute va-t-elle être suivie d’actes ? Nous en sommes – en revanche – moins certains et le discours que vous venez de prononcer n’a pas permis de lever tous nos doutes.

Après une première partie de quinquennat marquée par une recentralisation excessive, alimentant une défiance forte à l’égard des corps intermédiaires et des élus de terrain, vous avez, semble-t-il, enfin compris qu’il était nécessaire de vous appuyer davantage sur les territoires, de mieux prendre en compte leurs diversités pour réformer le pays. Pour autant, notre groupe a le sentiment que votre acte de contrition n’est pas encore un acte de conversion. Un choc de décentralisation ne pourra en aucun cas, monsieur le Premier ministre, se limiter à un transfert des services de l’Etat dans nos territoires ! Ne confondez pas déconcentration et décentralisation !

Une vraie décentralisation passe par un droit à la différenciation, un vrai pouvoir réglementaire et d’expérimentation et l’autonomie fiscale. La loi Notre a profondément déstabilisé, désorganisé, et parfois abîmé, nos territoires. Redonnons confiance à nos territoires, et offrons-leur de nouveaux leviers d’actions ! Nous devons également clarifier les compétences, et il faut d’urgence que l’Etat décharge les départements de la prise en charge des mineurs non accompagnés, afin qu’ils puissent jouer un rôle majeur en matière de cohésion sociale.

Je pense également à la vie quotidienne avec l’accès aux soins, à la téléphonie mobile, aux mobilités et à la fracture numérique pour lesquelles les réponses que vous avez apportées sont encore insuffisantes. Je pense au logement, sur lequel vous faites fausse route, comme le démontre la baisse d’agréments pour le logement social et à l’accession sociale à la propriété, qu’il faut soutenir davantage. Je pense enfin à la lutte contre le réchauffement climatique : les réponses ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Monsieur le Premier ministre, La confiance ne se décrète pas, même si le pouvoir d’achat augmente, le chômage baisse et l’attractivité est de retour, comme vous l’avez souligné. Elle se construit étape après étape et ne peut être accordée qu’à plusieurs conditions. Faire confiance, monsieur le Premier ministre, cela suppose de lâcher prise et de renoncer à toute tentation centralisatrice.

Faites-en sorte que votre action se nourrisse du dialogue, des expériences de celles et ceux qui, dans tous nos territoires, tentent, innovent et réussissent en dépit de tous les obstacles qu’ils rencontrent !

Vous le savez bien, la France ne peut se résumer à Paris ou à quelques métropoles. Pour que la France réussisse, il faut naturellement que des décisions prises parfois dans les alcôves d’une administration centrale puissent s’appliquer « au dernier kilomètre », dans les territoires, mais cela n’est pas suffisant. Il faut aussi et surtout savoir partir du dernier kilomètre, des entrailles même du pays, pour façonner des politiques de proximité et les évaluer pour corriger ce qui ne fonctionne pas.

Faire confiance, monsieur le Premier ministre, cela implique de se départir de toute volonté hégémonique. Aucune majorité ne détient à elle seule toutes les réponses : la France, ce n’est pas « En Marche » en plus grand et vous prenez le risque d’échouez si vous le pensez ! N’enfermez pas la France dans le piège d’un choix entre une majorité renfermée sur elle-même, qui pourrait alors se condamner à l’échec, et le Front national. Proposez aux Français un autre chemin, en travaillant avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté qui veulent que la France réussisse. Faire cela, ce n’est pas désigner des maires comme des ennemis du président de la République, les appeler à changer de parti dans une logique de débauchages individuels ou laisser penser que des élus de la République pourraient préférer leur parti à leur pays. Faire cela, ce n’est pas avoir l’élection présidentielle pour seul horizon et la désagrégation des partis politiques comme seul objectif.

Le faire, cela suppose de vous appuyer sur l’écoute, la recherche de compromis et sur le rassemblement le plus large possible, dans le respect de différentes sensibilités, sur chaque projet que vous porterez. C’est cela, toute la noblesse du débat démocratique. Chacun devra alors prendre ses responsabilités et notre groupe choisira toujours d’œuvrer au service de l’intérêt général.

Monsieur le Premier ministre, Dans cette perspective, je voudrais, à mon tour, vous poser la question de la confiance au nom du groupe Libertés et Territoires :

Etes-vous prêt à faire confiance à l’intelligence collective, en assumant une véritable transition écologique ?

Une attente forte s’est exprimée lors des élections européennes. Il ne faut pas une écologie punitive, comme cela a été fait depuis des années, en sacrifiant les territoires isolés et les plus modestes. Il faut une révolution verte, et cela commence par assigner à toutes nos politiques publiques des objectifs de développement durable et d’adopter de nouvelles méthodes de décisions. Cela passe également par une simplification drastique des contraintes qui pèsent aujourd’hui sur les projets environnementaux, qui mettent 5 ou 10 ans à sortir et un rôle nouveau dévolu aux régions pour accompagner la transition écologique.

Monsieur le Premier ministre, Etes-vous également prêt à avoir confiance en notre capacité à réinventer notre modèle social ?

Ce nouveau contrat social passe par la création d’un cinquième risque pour la dépendance, associant solidarité nationale et système assuranciel, et une réforme des retraites qui tienne vraiment compte de la pénibilité, des carrières longues, des injustices dont les femmes sont victimes, et mette en place une pension minimum. Cela passe aussi par une approche partagée sur la réforme de l’assurance chômage.

Enfin, êtes-vous prêt à faire confiance à nos territoires ? Pour cela, il faut un état stratège, qui assume avec efficacité ses missions régaliennes, pas un Etat tentaculaire, qui s’occupe de tout, mais mal : l’échec de la fusion entre Renault et FiatChrysler le démontre. Pour cela, il faut aussi desserrer l’étau de la technostructure, qui a aujourd’hui la mainmise sur la France. Pour cela, il faut enfin de vraies avancées en matière de différenciation et je n’ai rien entendu de concret sur ce point ! Allez-vous créer un véritable pouvoir normatif autonome pour les territoires, dans les domaines de la loi, en dehors des compétences régaliennes de l'Etat ? Allez-vous substituer à l'habilitation législative préalable une habilitation par décret à la demande des territoires ? Allez-vous tendre la main, apaiser, et ouvrir des négociations avec la collectivité de Corse pour la mise en place d’un statut d’autonomie ? Nous avons perçu une volonté dans votre discours qui n’existait pas hier. Nous vous proposons un chemin et si vous souhaitez l’emprunter demain sans arrière-pensées, parce que vous êtes persuadé comme nous qu’il s’agit de la clé pour faire réussir la France, nous prendrons nos responsabilités.

Aujourd’hui, nous attendons encore des actes à la hauteur des crises sociales, territoriales et écologiques que traverse la France et nous nous abstiendrons par conséquent majoritairement sur ce vote de confiance. Je vous remercie."

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