19.04.2020

LA GRANDE INTERVIEW de Catherine Morin-Desailly

#Covid-19  #Déconfinement  #Réouverture des classes  #Enseignement à distance  #Carte scolaire  #Fracture territoriale  #Inquiétude des acteurs du monde culturel  #Avenir des librairies indépendantes  #Traçage numérique

 

LA GRANDE INTERVIEW de Catherine Morin-Desailly,
Sénatrice de Seine-Maritime,
Présidente de la Commission de la Culture, de l'Education et de la Communication au Sénat,
Conseillère régionale de Normandie et présidente de la Commission Culture, Tourisme et Attractivité du territoire.

 

#Réouverture des classes
>> L’annonce par le Président de la République de la réouverture « progressive » des écoles et établissements scolaires à partir du 11 mai vous semble-t-elle une bonne décision ?
Je rappelle que vous avez été l’une des premières élues à alerter le ministre de l’Education sur l’inégalité des élèves face à l’enseignement à distance notamment à cause du manque d’internet dans certains territoires et familles ?

Catherine Morin-Desailly : C’est en tout cas une décision inattendue à laquelle ni les élus locaux ni les familles n’étaient préparés. Si la réouverture des établissements scolaires est nécessaire notamment pour les élèves les plus en difficulté, cette décision doit associer les associations d’élus locaux, les parents d’élèves et les organisations syndicales. Je rappelle que les maires sont les premiers concernés par ce chantier qui va relever en grande partie de leur responsabilité. Les départements et les régions vont également être sollicités. 

Lors d’une séance de questions d’actualité au gouvernement le 15 avril dernier au Sénat, le ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse a répondu aux interrogations de notre groupe Union Centriste sur les modalités de cette réouverture progressive des établissements scolaires. Il nous a indiqué qu’une phase de consultation de 15 jours s’était ouverte avec toutes les parties prenantes, ce qui est une bonne nouvelle mais qui, compte tenu des délais, reste très tendu.

#Enseignement à distance S’agissant de l’enseignement à distance, ses limites sont en effet connues. C’est à la fois l’absence d’équipement et le raccordement au réseau numérique, la dernière question étant la plus difficile à résoudre dans l’immédiat. Il y a aussi la fragilisation accrue des élèves, ils sont 5 à 8%, déjà identifiés comme étant en décrochage scolaire et qui nécessitent un accompagnement présentiel fort. A cet égard, toutes les familles ne sont peut-être pas mobilisées de la même façon.
C’est la raison pour laquelle il faut être conscients que certaines difficultés scolaires ou inégalités sociales peuvent être accrues par la période de confinement. Ces retards seront-il rattrapables malgré les mesures d’accompagnement scolaire annoncées après le confinement par le ministre ? C’est une vraie question.

#Fracture territoriale
Pour ce qui est de la fracture numérique, nous veillons en lien avec les collectivités territoriales, qui se sont considérablement mobilisées, à ce que toutes les familles puissent disposer d’un équipement numérique adéquat. Comme je l’ai dit, la fracture numérique peut s’illustrer dans nos zones rurales par un déficit de couverture réseau mais également par des inégalités d’usage des outils numériques. Ces inégalités peuvent aussi concerner les professeurs qui, malgré leur bonne volonté, ne maîtrisent pas de façon égale les ressources et plateformes en ligne.

Sur ce sujet, j’ai de longue date alerté à travers un rapport dédié à la formation au numérique et introduit dans la loi pour une école de la confiance un volet numérique à la formation initiale et continue des professeurs. Mais cette loi est encore trop récente dans son application pour avoir produit ses effets.

 

#Déconfinement 
>> Mais comment allons-nous assurer la sécurité sanitaire des plus jeunes ?

Catherine Morin-Desailly : Cette question, qui doit faire l’objet d’une concertation étroite avec les maires, les élus départementaux et régionaux et les collectivités territoriales, doit être traitée dans le prochain plan général de déconfinement que présentera le Premier ministre dans deux semaines.
Il est certain que les conditions dans lesquelles les lieux de vie censés accueillir nos jeunes concitoyens ainsi que les transports, que ce soit sur le temps scolaire ou périscolaire, sur le temps scolaire comme celui des vacances, doivent offrir toutes les conditions permettant de rassurer les familles et les personnels. Certaines mesures sont incontournables comme la fourniture d’équipements de protection ou encore le nettoyage des salles de classe et des locaux… Mais je doute d’un déconfinement total d’emblée ou peut-être par tranche d’âge car je n’imagine pas les maternelles effectuer les gestes barrières !

 

#Carte scolaire
>> Vous avez récemment adressé un courrier au ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse demandant un « moratoire » sur la nouvelle carte scolaire et demander le « report de l’examen de ces mesures de fermetures de classes à une période ou la discussion et les déplacements seront rétablis ». Vous avez obtenu gain de cause ?

Catherine Morin-Desailly : En effet, je l’ai fait au nom de notre commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat car nous estimions qu’il n’était pas opportun d’annoncer des fermetures de classe alors qu’au même moment les maires étaient au front pour gérer une crise sanitaire sans précédent et assurer l’accueil des enfants des personnels soignants. Nous nous réjouissons de l’annonce du ministre après coup de ne pas fermer les classes des communes rurales de moins de 5000 habitants sans l’accord des maires. C’est un bon signal envoyé à notre ruralité qui se sent parfois la grande oubliée des politiques publiques.
En milieu urbain, on notera que des efforts ont été fait, toujours à notre demande, pour que les fermetures de classe se traduisent par une hausse du taux d’encadrement. Je me réjouis que les moyens de l’enseignement primaire aient été renforcés avec la création de 1248 postes supplémentaires.

 

#Inquiétude des acteurs du monde culturel 
>> Le monde de la Culture est inquiet. Beaucoup d’associations ou de structures culturelles subventionnées ont peur de ne plus pouvoir bénéficier du chômage partiel. Vous avez interrogé le Ministre Franck Riester à ce sujet, vous a-t-il rassuré ?

Catherine Morin-Desailly : Les réponses évasives du ministre de la culture lors de son audition par notre commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat le 16 avril dernier ont inquiété une grande partie des acteurs du secteur culturel. Je regrette par exemple que seules les associations culturelles soient autorisées à cumuler le dispositif d’activité partielle avec les subventions. Qu’en est-il pour les établissements publics de coopération culturelle (EPCC) qui sont aujourd’hui la forme la plus répandue parmi les organismes culturels ?

 

>> Comment imaginez-vous la reprise des grandes manifestations culturelles type festivals ou même plus simplement des théâtres et salles de cinéma ?

Catherine Morin-Desailly : La question des festivals a été longuement abordée lors de notre entretien avec le ministre de la culture. C’est une préoccupation vive au Sénat car les festivals participent du rayonnement et de l’attractivité de nos territoires.
Le Président de la République a annoncé que les grandes manifestations culturelles ne pourraient pas se tenir au moins jusqu’au 15 juillet 2020. Les acteurs des festivals s’inquiètent de la discordance entre ces annonces et celles du ministre de la culture. Ces décisions dépendront-elles par conséquent des préfets ? Le flou laissé à cet endroit suscite aujourd’hui des questions et des inquiétudes.

Il faut comprendre qu’il y a actuellement une forme de désarroi des acteurs du monde de la culture, touché de plein fouet et dont l’emploi sous toutes ses formes est menacé, auquel il faut répondre. Le manque de visibilité et d’anticipation de la part du ministère ne leur permet pas à ce stade de se projeter dans l’après-crise.
Or, les organisateurs ont besoin de prendre leurs dispositions dès maintenant pour penser la rentrée prochaine, organiser la saison 2020/2021, élaborer et, si besoin est en fonction des contraintes sanitaires, adapter leur programmation.
Enfin, on se doute bien que les salles de spectacle en espace confiné et les cinémas seront les derniers lieux à rouvrir compte tenu de l’imprévisibilité du contexte sanitaire et d’une forme de réapprentissage qu’il faudra imaginer.

C’est pourquoi il faut à la fois un plan d’urgence pour sauvegarder les emplois et soutenir les structures les plus fragiles et penser d’emblée un véritable plan de relance pour accompagner la reprise de l’activité, faute de quoi les dégâts pourraient être considérables.

Car ne l’oublions pas, sans aide suffisamment forte, les répercussions dans de nombreux autres domaines de la vie économique et sociale seront immenses, tant la culture est un vecteur de développement économique, de cohésion sociale et d’attractivité des territoires.

 

#Avenir des librairies indépendantes
>> Les petites librairies indépendantes sont aujourd’hui très fragilisées. Comment expliquez-vous que l’on autorise la vente de livres via des plateformes en ligne (même si Amazon a, sur décision de justice, fermé ses ventes) et que l’on ne permette pas aux petites librairies de quartier d’ouvrir ?

Catherine Morin-Desailly : Cette situation est emblématique de la position prédatrice des plateformes numériques et de la concurrence déloyale exercée par les géants du Web dans bien d’autres domaines. Lors de son audition, le ministre de la culture nous a affirmé que les librairies pourraient faire partie des premiers commerces déconfinés à partir du 11 mai. Je le sais pour le vivre dans ma région, que les libraires souffrent particulièrement durant cette période et ont à cet égard interpellé le ministre de l’économie et des finances. Cela souligne d’une part leur fragilité et d’autre part l’absence pour l’heure d’organisation d’une vente en ligne locale préservant un marché de proximité.
La crise du Covid-19 doit être l’occasion pour les tutelles du ministère de la culture et des collectivités territoriales de soutenir les acteurs de la filière pour faire face à l’urgence mais aussi réfléchir et accompagner des solutions innovantes.
Je suis extrêmement attentive aux niveaux national et régional à l’accompagnement de l’ensemble des acteurs de la filière, des éditeurs aux libraires en passant par les imprimeurs et auteurs. Nous avons d’ailleurs réclamé au ministre un véritable statut de l’artiste-auteur indépendant.

 

#Traçage numérique
>> Avez-vous été rassurée sur les garanties apportées par le secrétaire d’Etat chargé du numérique Cédric 0 sur le traçage numérique ? Comment assurer ce déconfinement par voie numérique dans les territoires ruraux ? N’y a-t-il pas d’autres solutions que le traçage numérique pour assurer un bon déconfinement ?

Catherine Morin-Desailly : Pour avoir beaucoup travaillé sur le sujet, je suis personnellement hostile au principe du traçage numérique. Les expériences étrangères nous montrent d’ailleurs que son efficacité est relative du fait du faible nombre de téléchargements, de la forte proportion de personnes asymptomatiques et enfin de la fracture numérique. Le rebond qu’a connu l’épidémie dans les pays asiatiques depuis quelques semaines en témoigne également.
Le secrétaire d’État a présenté l’application StopCovid devant le Sénat, il a voulu être rassurant en matière de protection des droits et libertés fondamentaux en garantissant une stricte proportionnalité du dispositif aux objectifs qu’il vise, sa stricte limitation dans le temps ou encore son caractère facultatif. A cela s’ajoute la publication du code de l’application en open source, le recueil du consentement des utilisateurs, le caractère anonyme des données, leur non-consultation par des tiers, le contrôle du Parlement et de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) notamment afin d’assurer le respect du règlement général sur la protection des données (RGPD) et la possibilité de formuler des recours devant la justice. Vous le voyez, cela fait beaucoup de conditions.

Malgré tout, comme l’a évoqué mon collègue Loïc Hervé lors d’une question d’actualité au gouvernement le 15 avril dernier, demeurent des risques en matière de souveraineté. En effet, faute de solution européenne fonctionnelle en l’état, nous allons être contraints de recourir à des entreprises américaines comme Palantir, Google ou encore Apple, lesquelles se sont rendues coupables de comportements et d’abus inadmissibles.

En tout état de cause, la mise en place du traçage généralisé nous place face à un choix de société capital pour l’avenir. N’y a-t-il vraiment que le choix entre une société de l’hypercontrôle et de surveillance de chaque individu à la chinoise ou une société placée sous la domination des entreprises extra-européennes alors que le scandale Cambridge Analytica a révélé le traitement illégal qui était fait de nos données ? Cette crise inédite doit accélérer une prise de conscience et des choix organisant le devenir de notre humanité.

Enfin, l’efficience d’un tel dispositif de traçage ne pourra être réelle que s’il est complètement articulé avec un dispositif médical établi reposant sur le dépistage de la population et un contrôle sanitaire strict. Ce qui reste en l’état, et avant toute technologie numérique, le meilleur moyen de lutte contre la propagation de l’épidémie.

La vraie problématique des territoires ruraux reste la présence médicale, la dotation en équipements et, en ces temps de crise, la garantie d’accès à tous les services publics. On pourrait prendre en exemple la question de la distribution du courrier, l’approvisionnement des distributeurs automatiques de billets et les mandatements postaux.

 

>> Comment vivez-vous ce confinement à titre personnel ?

    Catherine Morin-Desailly : Comme tout un chacun, je me suis adaptée à un nouveau rythme de travail à distance via les écrans. J’espère très sincèrement que ces modalités de travail resteront limitées dans le temps car elles sont en définitive très chronophages et fatigantes ! Tout le monde découvre la dépendance aux écrans dont j’ai toujours recommandé que la consommation devait être raisonnée.
    Cette période d’isolement nous aura appris au moins une chose : le bénéfice et le plaisir des relations humaines en direct même si je découvre aussi au jour le jour la créativité de mes pairs en matière d’offre et de contenus numériques, en disant cela je pense bien sûr plus particulièrement au secteur de la culture.

    Même s’il faudra capitaliser sur ce que la crise aura permis en matière d’accélération de la digitalisation de certains services et de nouvelles possibilités, je rêve du jour où je vais me retrouver avec d’autres spectateurs dans une salle de concert, de théâtre ou de cinéma ou encore dans une manifestation sportive car rien ne vaut le bonheur de partager directement ensemble des émotions !

    Interview Les Centristes - 17 avril 2020

     

     

     
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