02.12.2018

Hervé Morin : "Nous sommes face à une crise à la fois sociale et démocratique."

 

Dans une longue interview au journal Le Parisien, Hervé Morin est revenu sur les derniers événements concernant le mouvement des gilets jaunes. Il déplore la méthode du Président de la République ayant donné l'impression d'une vacance du pouvoir ce samedi. Il propose, pour sortir de la crise, un dialogue décentralisé ainsi qu'une fiscalité environnementale comprenant la dimension sociale.

 

Le Parisien : Que vous inspire la journée de samedi, on a franchi un cap ?

Hervé Morin : Samedi matin, j’ai reçu à l’hôtel de la région à Caen une trentaine de Gilets jaunes. La situation se résume en une phrase de l’une d’entre eux, une salariée qui n’avait jamais dû manifester. Elle m’a dit : les gens étaient en colère, puis énervés et maintenant on est enragé car le gouvernement nous méprise !

 

La crise est gravissime, dites-vous…

Elle l’est. Rien ne peut justifier les violences, mais au-delà de ce phénomène inacceptable, j’entends des Français qui, massivement, soutiennent le mouvement. C’est non seulement une crise sociale, mais aussi une crise démocratique, une question citoyenne. Derrière la protestation contre la hausse de la taxe sur le carburant, il y a l’expression de trente ans de ressentiments et de haine cuits et recuits contre le système. Ça bouillait depuis des années et le couvercle a fini par sauter. Samedi, on avait le sentiment d’une espèce de vacance du pouvoir, le Président doit parler rapidement.

 

Quelles réponses apporter ? L’état d’urgence en serait une ?

Je crois que l’on peut encore se passer de l’état d’urgence si on ouvre réellement le dialogue, immédiatement. On n’en serait pas là si on n’avait pas eu autant de rigidité. Le comportement et la méthode du Président de la République sont en cause. La situation sociale économique n’est pas de l’entière responsabilité de la majorité qui est là depuis 18 mois. Mais la rigidité caricaturale du pouvoir, ce sentiment permanent de mépris, revient à la bouche des gens que je rencontre. Toutes ces formules - « les fainéants », « il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver un boulot », « pognon de dingue », « la clope et le diesel », « peste brune » etc. - ont sédimenté l’idée d’une immense arrogance alors qu’il faut créer les conditions d’un dialogue dans le respect de chacun.

 

Comment répondre, les propositions de grands débats sont utiles ?

Le dialogue ne peut pas se résumer à des conférences territoriales pendant trois mois pour adapter la transition énergétique ! La hausse du prix du carburant fait partie des sujets, mais ce n’est pas le seul. Le mouvement des Gilets jaunes est très horizontal, il faut des dialogues au plus près du terrain. Surtout pas de énièmes états généraux, avec ces monologues successifs du préfet, du président de région, de celui de la chambre de commerce, des élus, etc. Non, il faut un dialogue le plus décentralisé possible, au niveau des communes serait le mieux ! Et il faut doubler ça d’une démarche nationale.

 

C’est-à-dire ?

Dès cette semaine, dès ce lundi, réunir l’ensemble des acteurs, gilets jaunes, patronat, organisations syndicales, élus des territoires, pour discuter des solutions.

 

Quelles mesures ? Un moratoire sur les taxes ?

Oui, bien sûr, un moratoire sur les taxes sur le carburant, dès maintenant. Mais ça ne suffit plus, les gens ne vont pas rentrer chez eux seulement avec ça. Il va falloir des annonces sur le pouvoir d’achat, immédiatement. A plus long terme il faut revoir la gouvernance publique pour faire des économies car la France est championne du monde des prélèvements obligatoires et nos compatriotes ont le sentiment d’en avoir de moins en moins pour leur argent. Il faut par exemple arrêter les doublons entre les collectivités territoriales et les services de l’Etat. Il faut bâtir une gouvernance favorisant la proximité.

 

Par exemple ?

Discuter par branches professionnelles sur le salaire minimum, se réappuyer sur ceux qui font la démocratie (les corps intermédiaires), sortir de la verticalité. Il y a aussi urgence sur le logement, le bâtiment va entrer en crise, la baisse des APL a ruiné la construction de logement social et la suppression du PTZ (NDLR : Prêt à taux zéro) a effondré la construction du logement neuf pour les primo-accédants.

 

Et l’environnement ? Il passe au second plan ?

Non, mais il faut une fiscalité environnementale qui prenne en compte la question territoriale. Entre le Parisien qui a son passe Navigo et l’habitant du département de l’Eure qui doit prendre sa voiture, ce n’est pas la même chose. La fiscalité environnementale doit intégrer une dimension sociale.

 

Certains évoquent un remaniement, voire une dissolution de l’Assemblée nationale ?

Non. Il est encore temps de répondre par le dialogue. Mais il doit s’ouvrir ce lundi matin. Les Gilets jaunes veulent un dialogue sincère sur des propositions fortes. Ils sont attachés à la république, ce ne sont pas des révolutionnaires.

 

Il y a une haine de Macron dans leurs propos…

C’est vrai. Plusieurs m’ont dit « au moins avec Chirac et consorts, l’ancienne politique avait une vertu. Ceux qui étaient à la tête de l’Etat, ils connaissaient les Français »…

 

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