09.10.2020

Hervé Morin : La menace climatique est un sujet tout à fait crucial.

 

Extrait du discours d'Hervé Morin, le 1er octobre 2020, lors de la 3ème édition de Normandie pour la Paix : 

"La menace climatique, on le sait, est un sujet tout à fait crucial. C’est un truisme.

Il n’y a que Donald Trump pour ne pas les voir. C’est peut-être parce que la visière de sa casquette rouge est un peu trop baissée et lui gène la vue. 

Les phénomènes climatiques violents, la ressource en eau qui diminue, le désert qui gagne chaque jour ; avec bien sûr derrière ces catastrophes climatiques, des populations.

Depuis 2008, on estime qu’en moyenne 24,6 millions de personnes ont été déplacées chaque année à cause des phénomènes climatiques soit deux à trois fois le nombre de déplacements liés aux conflits armés et à la violence. C’est comme si un tiers des Français devait quitter son lieu de vie chaque année ! J’ajoute que ces peuples qui souffrent du dérèglement climatique sont les moins responsables de ce dérèglement et qu’ils sont souvent les plus pauvres. 

La moitié de la population vivant dans ce qui est appelé les Zones côtières basses, celles qui risquent la submersion, appartient aux pays les plus pauvres du monde. 

Femmes, enfants, groupes autochtones forcés de quitter leur foyer, leur lieu de vie : voilà le coût humain et l’injustice profonde du changement climatique. Ces « climato- déplacés » sont et seront les nouveaux damnés de la terre.

Ils perdent leur sécurité mais plus encore ils sont coupés de leur culture, parfois de leur civilisation. Les nouveaux « harkis du climat » doivent trouver une nouvelle terre, un nouveau toit, attendus par personne, souhaités par personne, bien souvent rejetés comme indésirables.

De là peut naître le conflit, intérieur et civil si c’est au sein d’un même pays ou interétatique si les réfugiés climatiques ont passé la frontière. Guerre civile dans un premier temps mais qui amène ensuite la participation au conflit des États voisins et enfin celle des grandes puissances. On va très vite du local au régional et du régional à l’international, du déplacement pour raison climatique au conflit militaire voire aux persécutions ethniques.

Même si les causes sont multiples, le Darfour est un bon exemple. 

Les pâturages se transforment en désert, les puits s’assèchent et les sociétés pastorales sont forcées de se déplacer, se disputant avec les communautés agricoles l’accès et le contrôle aux pâturages et aux points d’eau.

Au-delà de la lutte contre le réchauffement climatique et le respect des accords de Paris et derrière cela l’ardente obligation du multilatéralisme, un sujet est à régler :

- C’est d’aboutir à un statut de réfugié climatique puisque nous en aurons plusieurs centaines de millions d’ici 2050. La convention de Genève ne considère pas les déplacés environnementaux comme des demandeurs d’asile car personne ne les persécute. Il faut très vite combler ce vide juridique qui empêche ces nouveaux déplacés d’être accueillis dignement et légalement. 

Les colibris de l’environnement sont aussi les colibris de la paix."

 

Interview accordée à Libération

Pourquoi votre région la Normandie a-t-elle choisi d’organiser chaque année un Forum pour la paix ? 
Hervé Morin : On a notre histoire, la paix et la démocratie sont revenues en Europe à partir de la Normandie (après le débarquement en juin 1944 et la fin de la Deuxième Guerre mondiale). Il me semblait que sur ces questions de sécurité, de développement durable, la réflexion ne se limite pas à ces deux jours de débat. On essaye de faire un travail en profondeur, qui concerne non seulement les adultes mais aussi les jeunes. Il y a un énorme travail qui a été effectué avec les lycées dans le cadre d’un programme pédagogique. On a des milliers de jeunes dans la région de la Normandie qui travaillent sur ces questions. Un travail de fond est mené dans toute la société normande en partenariat avec l’Education nationale. Il y a également la chaire universitaire qui est un moyen de réfléchir sur les questions de la prévention de la guerre. Il y a aussi des actions comme le manifeste pour la paix qui a été signé l’année dernière par 5 prix Noble de la paix. Il y a une prise de conscience collective sur le monde d’aujourd’hui qui est un monde dangereux. Il est temps de trouver des solutions notamment liées à la question du réchauffement climatique comme les propositions faites dans la conférence de ce forum. 

Pourquoi avez-vous choisi certains thèmes pour ce forum comme la sécurité et les enjeux climatiques ? 
Vous avez constaté que le thème de nos travaux porte notamment sur les nouvelles menaces, les menaces climatiques, sociales et technologiques notamment, toutes ces externalités négatives d’une croissance trop souvent irrespectueuse de l’homme et de l’environnement. Ce travail sur les menaces est une thématique totalement en ligne avec notre objectif de départ, objectif qui n’a jamais varié : comprendre la guerre pour mieux construire la paix. Les menaces liées à l’environnement, comme la menace climatique, sont un sujet tout à fait crucial. C’est un truisme. Il n’y a que Donald Trump pour ne pas les voir. Les phénomènes climatiques sont de plus en plus violents, la ressource en eau diminue, le désert gagne chaque jour du terrain. Derrière ces catastrophes climatiques, il y a des populations. 

Lors de votre intervention dans ce Forum, vous avez soulevé l’importance de l’approche du développement pour la paix face à cette course vers l’armement que connaît notre monde. Croyez-vous que la France et l’Europe peuvent faire plus pour le développement ? 
L’intervention française dans le Sahel a été nécessaire en 2013 pour éviter le pire, mais on voit qu’elle ne conduit pas à un but. Quand on fait la guerre, il faut avoir un but. Et derrière tout cela, il y a d’autres enjeux comme l’éducation, la justice sociale, la démocratie et la lutte contre la pauvreté et la corruption. Consacrer par exemple 1% de la dépense militaire pour le développement, c’est deux fois le PIB du Niger, c’est autant que le PIB du Mali. Un peu moins d’équipement militaire permettrait de financer le développement et l’éducation qui sont les clés si on veut stabiliser cette région du monde. 

Il va falloir convaincre les décideurs politiques, pourtant vous étiez ministre de la Défense ? 
Quand je vois la situation au Sahel, je me rappelle de la situation que j’avais à gérer, qui était celle de l’Afghanistan. Cela dépend aussi de la prise de conscience au niveau international. Vous savez, il a fallu Yalta pour construire un monde nouveau et trois hommes qui ne partageaient pas la même vision du monde. Il y aura un moment d’alignement des planètes et les grands responsables politiques des plus grandes nations qui se partagent et construisent le monde, prendront conscience et bâtiront ce monde-là. 

L’actuelle crise sanitaire du Covid-19 sera-t-elle un moyen pour déclencher cette prise de conscience à votre avis ? 
Oui mais avec l’actuelle crise sanitaire, il faut aussi un ressort démocratique et ce sera plus facile si les Américains n’élisent pas Donald Trump pour le prochain mandat à la Maison Blanche. Il ne faut pas désespérer de cette situation, il y a de plus en plus de conscience au niveau mondial. Une partie de l’humanité est consciente que le monde ne peut pas continuer comme ça. Par ailleurs, on peut rêver qu’un alignement des planètes permettra à la demi-douzaine de dirigeants capables de construire un monde de se mettre autour de la table pour dire : «On arrête la compétition mondiale qui mène à notre perte pour bâtir un modèle nouveau». 

Beaucoup de jeunes lycéens ont participé à ce Forum pour la paix. Quel est votre message à ces jeunes lycéens présents ? 
Notre message est de leur dire qu’une partie des solutions est entre leurs mains. La solution ne dépend pas que de nous. Il y a certes beaucoup de souffrances mais il y a aussi des solutions. La solution vient du fait qu’ils refusent de se résigner et c’est cela le message que j’ai envie de leur dire : ne vous résignez pas. 

La Commission européenne a proposé un nouveau pacte de la migration. Croyez-vous que l’Europe soit capable de trouver un consensus sur ce sujet ? 
Vous voyez bien que cette question est très liée à celle du développement. Il faut consacrer au moins 1% de dépenses militaires pour le développement. 

Les dirigeants européens trouveront-ils des solutions à la question de l’immigration ? 
Etes-vous optimiste? Je ne crois pas que la solution ne soit qu’européenne. Mais l’Europe devient le creuset d’une solution qui sera partagée par le monde. Pour cela, il faut aussi des dirigeants d’autres grands pays pour le faire.

Interview réalisé par Youssef Lahlali pour Libé

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